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3- La bataille des colonels

3- La bataille des colonels

— Septembre-octobre 1914, l’attaque d’Herleville et de Foucaucourt —

L’audace du général von Klück, qui a modifié la marche de son armée pour se diriger directement sur la Marne à la poursuite des armées françaises et britanniques qu’il croit défaites, a coûté cher à l’armée allemande. En effet, après la bataille de la Marne (les 5 et 6 septembre), elle a dû battre en retraite sur l’Oise et l’Aisne. Mais celle-ci n’a pas tardé à se ressaisir et, dans le Santerre, de violents combats vont s’engager. Chacun des belligérants va tenter d’envelopper l’autre par l’ouest. Mais, au lieu de l’enveloppement espéré par chacun d’eux, ce sera le choc frontal suivi d’une nouvelle tentative un peu plus au nord-ouest. C’est ce que l’on a appelé « la course à la mer », bien qu’à l’origine la côte ne constitue pas un objectif en soi. Dans le Santerre, le choc va se produire sur la ligne Foucaucourt-Herleville-Lihons. C’est « la bataille des colonels ».

Pour beaucoup, septembre 1914 reste le mois de la bataille de la Marne, avec les célèbres taxis parisiens réquisitionnés par le général Gallieni et marqué par la mort de Charles Péguy. La bataille de la Marne a quelque peu occulté les événements qui se sont déroulés dans les semaines qui ont suivi et qui ont pourtant durablement marqué les aspects géographiques du front.

L’épisode évoqué de façon condensée dans ce chapitre s’inscrit dans un mouvement plus large qui débute au lendemain de la bataille de la Marne et qui s’étend sur plusieurs semaines, jusqu’à la fin de l’automne 1914. Ce mouvement sera rétrospectivement dénommé « Course à la Mer ». Cette « Course à la Mer » désigne la succession de batailles opposant les armées françaises et allemandes qui tentent des débordements en poussant toujours plus vers l’ouest jusqu’à la Mer du Nord. C’est dans le cadre de cette course que, le 24 septembre 1914, la 28ème division d’infanterie se lance à l’attaque des villages d’Herleville et de Foucaucourt pour contrer l’avancée allemande.

Pourquoi parler de « combat des colonels » pour désigner les combats d’Herleville et de Foucaucourt ? Les combats qui se sont déroulés dans notre secteur ont causé d’énormes pertes en un mois. La seule 56ème brigade d’infanterie, qui avec la 55ème brigade forme la 28ème division d’infanterie, a perdu en un mois le tiers de ses soldats et les deux-tiers de ses officiers. Les combats d’Herleville et de Foucaucourt sont, hélas, l’illustration de l’impact de ces premiers combats de la Grande Guerre sur les officiers français. Comme nous le verrons, en moins de vingt-quatre heures et dans un rayon de quelques centaines de mètres, ce sont deux commandants d’unité qui sont tués : le colonel Rabier, commandant la 55ème brigade d’infanterie, et le lieutenant-colonel Arbey, commandant le 99ème régiment d’infanterie.

Un autre aspect important de ces combats doit être présent à l’esprit. Si les belligérants se sont lancés dans une course vers la Mer du Nord, cette dernière n’a été gagnée par aucun d’eux. Les combats d’Herleville et de Foucaucourt figurent parmi les derniers épisodes de la guerre de mouvement puisque, dès le début de l’hiver 1914, les armées ne vont plus évoluer et vont dès lors creuser leurs tranchées à la limite des derniers villages conquis en septembre et en octobre. Ainsi, dans notre secteur, Herleville et Foucaucourt seront les derniers bastions français face à Vermandovillers, Soyécourt, Estrées et Faÿ qui marquent les premières lignes allemandes. Cette ligne de front restera figée jusqu’en juillet 1916 et le déclenchement de la « Bataille de la Somme ».

Les combats

La lecture des journaux de marche et des opérations (JMO) des unités engagées permet de connaître, au jour le jour et parfois presque minute par minute, les décisions et les mouvements des soldats français durant toute le Grande Guerre. Ces JMO sont les principales et les plus fidèles sources pour pouvoir relater ces combats.

La 28ème division, qui se porte sur Herleville et Foucaucourt, est composée de la 55ème et de la 56ème brigade d’infanterie. La 55ème brigade est composée des 22ème et 99ème régiments d’infanterie, quant à la 56ème brigade, elle est composée notamment du 30ème régiment d’infanterie, des 51ème et 53ème bataillons de chasseurs alpins. Les régiments ont installé leurs campements à Framerville, à Rainecourt et à La Râperie de Proyart.

À 15h05, le 24 septembre, le général commandant la 28ème division, posté à Guillaucourt, donne l’ordre d’attaque. Quarante minutes plus tard, l’ordre d’attaque de la 55ème brigade est donné. À 16h00, le 22ème régiment d’infanterie lance l’attaque avec pour objectif Estrées, puis Assevillers et Barleux (Cf.
Page de couverture : Carte 1, page 2). À 16h25, le 99ème régiment d’infanterie lance, à son tour, son attaque ; premier objectif Soyécourt, puis successivement Deniécourt, Bovent, Berny, Génermont…

Les différentes compagnies françaises s’élancent au combat depuis ce que les écrits de l’époque nomment « le Ravin du tunnel », ce que la plupart d’entre nous appelons « la Vallée », avant la route qui conduit à Herleville en venant de La Râperie de Proyart.

Le 99ème et le 30ème R.I. devront d’abord prendre Herleville, alors que le 22ème devra prendre Foucaucourt. Les objectifs sont ambitieux. Ils resteront des objectifs jamais atteints par les hommes de la brigade. L’historique du 30ème R.I. relate l’état du terrain : « Les 2ème et 3ème Bataillons, […] sont engagés contre le village d’Herleville, fortement tenu par l’ennemi. […] les deux Bataillons, en tirailleurs, chantant la Marseillaise, se portent à l’assaut du village, entraînés par les clairons sonnant la charge. Les pertes – cruelles pourtant – n’arrêtent pas l’élan des assaillants. Un dur combat s’engage. Les Allemands, abrités derrière les murs de clôture des jardins, résistent par le feu d’une manière extraordinairement violente (…) ».

Le 24 au soir, les Français occupent Lihons et Herleville et sont à quelques centaines de mètres de Foucaucourt. La ligne se situe devant le cimetière fortement tenu par l’ennemi. Du côté français c’est l’hécatombe. Les combats se poursuivent au cours de la nuit. Les messages et les ordres circulent mal. Le colonel Rabier, qui commande la brigade, a été tué vers 18 heures et ne peut être remplacé par le colonel Justin, qui commande le 22ème R.I., que vers 21 heures. À 2h30 du matin, le 25 septembre, le commandant Cavard, chef du 1er bataillon du 30ème R.I., obtient enfin du général de division les renforts demandés à plusieurs reprises depuis la veille à 19 heures.

Dans la plaine du Santerre, tout ce qui peut servir de couvert aux forces en présence devient rapidement un endroit stratégique et une position à conserver. Le cimetière et le moulin de Foucaucourt sont deux de ces places que l’ennemi tient solidement. Il fait nuit noire, mais baïonnette au canon, les troupes françaises tentent, coûte que coûte, d’enlever le cimetière de Foucaucourt. Il sera l’objectif de la 4ème compagnie du 22ème R.I., qui progresse à travers les betteraves, conduite par le sous-lieutenant Quemin tué sans avoir pu prendre l’endroit. Le lieutenant Carsignol essaie vainement de contourner le cimetière par le Nord, mais il est tué et sa compagnie stoppe. Un peu plus tard, le capitaine de Foras, à la tête de la 2ème compagnie, tente une approche par le chemin creux venant d’Herleville ; ce capitaine aussi tombera au champ d’Honneur sans atteindre le cimetière de Foucaucourt.

À l’aube du 25 septembre, l’ordre est donné de reprendre l’attaque. Il faut occuper Foucaucourt à tout prix ! À 9h00, le bataillon de tête du 22ème R.I. entre dans le village et repousse l’ennemi. Cette journée du 25 est la plus meurtrière et la plus dure pour les combattants des deux camps. Les villages sont plusieurs fois pris et repris. Le 1er bataillon du 30ème R.I. aura combattu jusqu’au dernier homme, les quelques survivants encore en mesure de se battre seront versés dans les autres bataillons.

Le 99ème R.I. occupe Herleville et tente d’enlever, sans succès, le Bois Étoilé pour pousser en direction de Vermandovillers. Une contre-attaque, vers 13h45, lui fait perdre le village et cause la mort de son chef, le lieutenant-colonel Arbey. Une demi-heure plus tard, le 99ème évacue le village et occupe la côte 82, au moulin entre Herleville et Framerville.

Le 25 septembre 1914 est une journée noire pour les armées françaises, comme il y en a eu tant d’autres, par la suite, au cours de ces quatre années de guerre. Plus de 600 cadavres du 22ème R.I. jonchent le terrain. Le 30ème R.I. déplore 840 hommes tués, blessés ou disparus. Son 1er bataillon n’existe plus. Le 99ème a quasiment perdu tous ses officiers.

Herleville est évacué par l’armée allemande le 26 septembre, à 7 heures du matin. Foucaucourt est partiellement occupé le 26 au matin, mais le château reste encore un bastion ennemi qui demeure l’objectif de l’attaque lancée le 27 septembre pour ensuite gagner Fontaine-lès-Cappy et Faÿ.

Le 2 octobre, les Français perdent à nouveau Foucaucourt, malgré l’intense travail du génie qui, depuis le 26 septembre, organise un important réseau de tranchées. La reprise de Foucaucourt se fait partiellement le 3 octobre. Le 6, le château est incendié par l’artillerie française. À 14h00 les soldats français occupent les ruines de la bâtisse alors que les Allemands occupent encore des tranchées à 800 mètres du parc. Depuis plusieurs jours, le Bois Etoilé, Fontaine-lès-Cappy, Faÿ, Dompierre et sa sucrerie sont les principaux objectifs. Ils le resteront tout l’automne.

Plusieurs offensives, toutes infructueuses, auront lieu courant octobre pour gagner le Bois Étoilé. Les villages d’Herleville et de Foucaucourt sont intégralement détruits. Occupés par l’armée française, ce sont des positions de première ligne face à l’ennemi dont le rôle est de tenir en cas de contre-offensive allemande.

Les combats de septembre 1914 resteront un épisode indélébile dans la mémoire des soldats qui y ont participé. En 1920, le capitaine qui a rédigé l’historique du 22ème R.I. écrit : « Foucaucourt ! Que de souvenirs ce mot évoque en nos mémoires : des champs de betteraves à perte de vue, de longs boyaux interminables qui conduisent à Herleville, au château, au moulin… Qui ne se souvient du moulin de Foucaucourt ! Les Boches l’avaient, à force de tirer, bien abîmé, pourtant il se tenait toujours très fièrement debout avec ses grandes ailes en croix… »

L’historique officiel du 99ème R.I. résume bien l’état de la situation après les combats de septembre et octobre 1914 dans le secteur : « Désormais la ligne de bataille est fixée et pendant de longs mois ne subira que des changements sans importance. Le soldat français s’est résigné à creuser des tranchées, à vivre enterré et à épier par quelques petits trous les moindres mouvements de l’ennemi. L’hiver approche ; il est maintenant entendu que nous le passerons en guerre, il faut donc s’organiser en conséquence. Des deux côtés on fera de même, aussi un calme complet régnera pendant quelque temps dans le secteur du Régiment. »

Les combats de septembre et octobre 1914 ont été particulièrement destructeurs et particulièrement meurtriers. Parmi les hommes qui se sont illustrés au cours de ces journées, aux côtés de milliers de soldats anonymes, pour une bonne partie toujours portés disparus un siècle plus tard, il y a le colonel Rabier et le lieutenant-colonel Arbey. Deux officiers, au parcours très différents, tombés au champ d’Honneur lors de l’attaque d’Herleville et de Foucaucourt, à quelques heures d’intervalle.

Le colonel Rabier


Le long de la route allant d’Amiens à Saint-Quentin, entre la Raperie et Foucaucourt, se trouve, en bordure du Bois de Rainecourt, le monument à la mémoire du colonel Rabier. On pourrait penser que le colonel Rabier a été enterré à l’endroit même où il a trouvé la mort en 1914. Il n’en est rien. Le colonel Rabier repose aujourd’hui dans le caveau familial à Nancy, en Lorraine.

Il faut tout de suite relever que les documents officiels sur la mort du colonel Rabier ne sont pas précis et sont parfois même contradictoires. Son dossier personnel aux archives de l’armée, son dossier de la Légion d’honneur ou encore sa fiche matricule de soldat mort pour la France, spécifient tous que le colonel Rabier, commandant le 55ème brigade d’infanterie, est mort le 24 septembre 1914 à Foucaucourt et non sur le territoire de Rainecourt, là où s’élève le monument que l’on peut voir aujourd’hui.

C’est pourtant bien à Rainecourt, où était établi le poste de commandement de la brigade, le 24 septembre 1914, qu’est mort le colonel Rabier, peu après 18 heures. Les sources divergent, certains documents précisent qu’il est mort sur le coup d’un éclat d’obus alors que, pour d’autres, il aurait succombé à ses blessures. Une incroyable confusion régnait alors.

C’est à Colmar, le 19 mai 1857, qu’est né Henri Rabier. Son père est greffier en chef au tribunal de Nancy. Il appartient à une famille de notables cultivés et bien en vue de la société nancéenne. Après la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace, sa mère, devenue veuve, opta pour la nationalité française et c’est ainsi qu’Henri Rabier deviendra un officier français. A vingt ans, il s’engagea et réussit le concours d’entrée à l’école spéciale militaire (Saint-Cyr), de laquelle il sorti 51ème sur 340. Dès lors, il aura un parcours exemplaire d’officier, avec une carrière exclusivement dans l’infanterie et sur le territoire métropolitain. Il réussit le concours de l’école de Guerre en 1887 où il obtint la mention « bien » et reçut le brevet d’État-major. Chef de bataillon au 69ème R.I. à quarante-trois ans, commandant du 85ème R.I. au début de la première guerre mondiale, il venait de recevoir le commandement de la 55ème brigade d’infanterie quand il a été tué à Rainecourt.

Henri Rabier épouse en octobre 1890, Marie Demontzey, fille du président du tribunal de Nancy. Le mariage est célébré en la cathédrale de Nancy. La bénédiction nuptiale est donnée par l’archevêque de Lyon en présence de l’évêque de Nancy. Même les journaux de l’époque relatent ce mariage auquel assiste toute la haute société nancéenne.

Le lieutenant-colonel Arbey

Les origines, le parcours académique et militaires d’Isidore Arbey sont complètement différents de ceux d’Henri Rabier.

Isidore Arbey est issu d’un milieu plus modeste. Son père est marinier à Verdun sur le Doubs. C’est dans cette commune qu’est né Isidore Arbey en 1860. Il débute sa carrière militaire comme tirailleur de deuxième classe, au bas de la hiérarchie militaire, au sein du 2ème régiment de tirailleurs algériens. Il a 22 ans quand il s’engage et renonce à ses droits à la dispense de service, sa mère étant veuve. Il gravit les échelons les uns après les autres et peut suivre les cours de l’école militaire d’infanterie en 1888-1889, après six ans passés en Afrique. Il en sort 160ème sur 450.

Capitaine au 13ème bataillon de chasseurs à pied en 1901, il est affecté au 99ème R.I. en 1912, avec le grade de commandant. Promu, le 17 septembre 1914, lieutenant-colonel avec le commandement du régiment, il meurt huit jours plus tard à Herleville.
Parmi ses quatre enfants, un de ses fils, capitaine au 52ème R.I., fut tué au cours de la Grande Guerre, le 4 mai 1918 dans les Flandres.

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